Coup de maître de Pierre Lemaître

letouquetGP

Au revoir là-haut


Albert MAILLARD : tel est le blason de l’anti-héros de ce roman, modeste comptable de son état et extrêmement touchant dès les premières minutes du récit en ceci qu’il incarne l’innocence sacrifiée sur l’autel des ambitions du pouvoir et de la froide richesse (la richesse d’argent, qui se fiche par ailleurs d’être pauvre en respect).

Albert est un homme directement propulsé dans un monde qu’il n’a pas choisi et qui se matérialise, dès le début du roman, comme étant le fond d’un trou d’obus où, manque de chance, Albert va se retrouver enseveli, face à … une tête de cheval mort.

Attendez ! Restez : ne cliquez pas ailleurs,  lisez jusqu’au bout car ce livre est démentiel.

Moi non plus, c’est pas tout à fait mon truc les têtes de chevaux morts. Entendons-nous bien !

Toujours est-il que je vous mets au défi de ne pas devenir, dès les premières pages, boulimique de cette lecture.

Car oui : vous vous attacherez forcément à ce ptit gars qui voulait rien du tout, si ce n’est pouvoir vivre tranquille en travaillant ce qu’il faut, en ne contrariant pas sa mère et en  contemplant Cécile et en touchant son beau corps aussi quand même un peu (beaucoup), ou du moins de temps en temps, quand celle-ci le voudrait bien. Un ptit gars qui n’avait rien prévu de bien spécial pour sa vie. Un vrai héros de la simplicité. Un héros de la tranquillité. Un héros des petits riens. Ces petits riens qui font les grands bonheurs. Albert était ce genre d’homme fabriqué pour le bonheur, mais qui va tomber en plein Malheur.

Je ne dévoilerai pas grand chose de l’intrigue en révélant qu’Albert parviendra rapidement à sortir de son trou d’obus, ce premier volume de ce qui a été annoncé comme un triptyque n’étant pas l’histoire d’un gars au fond de son trou, mais d’un homme dont la dignité a été flouée et qui finit par tenir à se venger du pays qui l’a laissé tomber alors qu’il a, pour lui, mangé la terre ensanglantée et vu la chair se répandre.

Le malheur divise, c’est bien connu. Mais il est des circonstances où il unit plus fort que n’importe quel ciment. Albert va ainsi devenir l’ami (avec un grand A) d’Édouard Péricourt, fils de la haute bourgeoisie, talentueux dessinateur, homosexuel rejeté par son père et soldat bien broyé lui aussi.

Ils vont ensemble mettre en place la pire la plus géniale escroquerie jamais imaginée en temps d‘après guerre.  Personne n’aurait jamais osé penser à un plan pareil, Albert et Édouard vont cependant le conceptualiser et le mettre à exécution comme des maîtres qu’ils ne sont pourtant pas…

Ce superbe livre sur l’estime de soi, l’Amitié, la terreur et l’instinct de survie qui domine tout un chacun (même quand il sent qu’il vaudrait mieux abandonner), l’arrivisme et les ambitions qui poussent à la déshumanisation la plus sinistre, mènent le lecteur à des sentiments très contradictoires : entre la désolation face à un tel abandon de l’État et le mauvais génie de ces croquis de statues élaborés sans relâche et avec l’énergie du désespoir par une gueule cassée sans compter l’idée profondément poétique de ces masques d’oiseaux confectionnées par une enfant silencieuse et fidèle.

Ce livre qui se situe à une période habituellement peu privilégiée par les romanciers, l’entre deux guerres mondiales, vous plongera dans le quotidien de la reconstruction d’un pays qui cherche à faire oublier ses poilus trop abîmés, considérés comme irrécupérables. L’oubli pour réduire à néant les soldats trop ravagés, au corps et/ou à l’âme trop détruits, afin de ne pas risquer d’insuffler plus de découragement qu’il n’en faut à la Nation.

Car quelle Nation que celle qui abandonne ses membres à cause de trop d’horreur ?

C’est peut être à partir de l’entre-deux guerre que le plébiscite quotidien la caractérisant, selon Renan, a commencé à se faire du souci.

Albert Maillard fait souvent songer à un petit garçon perdu et l’idée de la revanche de ce dernier ne manque pas de faire jubiler plus d’une fois le lecteur. J’ai moi-même voulu, pacifiste que je suis, qu’Albert se venge, j’ai attendu au fil de chaque page avec les dents serrées … oui oui !

(Billet rédigé par une avocate dans la vraie vie, qui a bien appris que la vengeance n’est pourtant pas la solution. Mais enfin, il faut à chacun sa part et vous verrez qu’il est assez insupportable d’imaginer qu’Albert n’ait pas la sienne. La désobéissance civile et le sentiment d’appartenance à une Nation sont bel et bien l’envers et le revers d’une même médaille).  

Un petit mot?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s