« Le silence ressemblait à une pluie de paillettes tombant sur une tartine de colle »

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37,2 le matin – Philippe DJIAN


Alors 37,2° le matin, si vous voulez vraiment tout savoir, c’est la température normale d’une femme enceinte au réveil.

Mais aussi, « 37,2° le matin », c’est le titre donné par Philippe DJIAN au roman qu’il publie en 1985, alors que je n’ai qu’un an mais que je devais littéralement adorer près de 25 ans plus tard.

Surtout, 37,2° le matin, c’est l’histoire d’un type tranquille qui, arrivé sain et sauf dans sa trentaine, a envie de souffler, de se poser et de profiter de la vie et de ce qu’elle peut offrir de mieux niveau quiétude et bonheurs simples : la dégustation d’un chili con carne sur sa terrasse en matant le coucher du soleil étant, dans l’ordre des choses établies par le narrateur, un sommet du genre :

« A trente-cinq ans, on commence à avoir une assez bonne expérience de la vie. On apprécie de pouvoir souffler un peu, s’envoyer des chilis dans le soleil et sortir sur la véranda avec l’âme sereine en jetant un coup d’œil sur l’intensité des choses ».

C’est l’histoire de ce gars plutôt sympa et un peu lâche, qui considère que « se fixer des buts dans la vie, c’est s’entortiller dans des chaînes ». C’est enfin l’histoire d’un homme qui aime jouir : jouir de la paix, du repos bien mérité après une journée de travail, d’une bonne cigarette après une visite impromptue de son patron du moment, de la fraicheur à la tombée de la nuit et surtout jouir de Betty : du sourire de Betty, de la voix de Betty, de la peau de Betty et de son corps, chaque centimètre, de la joie et la spontanéité de Betty, du bonheur de Betty.

Car 37°2 le matin, c’est aussi l’histoire de Betty qui entre dans la vie du narrateur, un peu comme une tornade entre dans un champ : menace de dévastation mais promesse d’un spectacle comme à nul autre pareil.

« Et elle m’a fait penser à une fleur étrange munie d’antennes translucides et d’un cœur en skaï mauve et je connaissais pas beaucoup de filles qui pouvaient porter une mini jupe de cette couleur là avec autant d’insouciance ».

C’est l’histoire de ces deux là, qui n’étaient pas fait pour se rencontrer, encore moins pour être ensemble ; lui, doucement lâche et l’assumant, convaincu que « La vie est remplie de petits riens qui vous réchauffent le cœur. Qu’il faut pas toujours demander la lune », elle assoiffée d’absolu et violemment allergique à la médiocrité.

Le narrateur le dit dès le départ, en analyste lucide de la situation dont il reste pourtant spectateur :

« Moi, la vie m’endormait. Elle, c’était le contraire. Le mariage de l’eau et du feu, la combinaison idéale pour partir en fumée».

C’est donc l’histoire de ces deux là qui tombent l’un sur l’autre et qui vont s’aimer : passion en milieu de vie. Violences des échanges en milieu tempéré. C’est puissant, ça claque, c’est bon, inutile de tenter de résister. Le narrateur s’avère rapidement gravement et irrémédiablement atteint :

« Ses cuisses étaient chaudes et lisses comme des V1 ». « Je descendais sur son ventre avec du 220 dans les veines ».

Betty c’est sa dope. Betty c’est sa vie.

Le problème, c’est que Betty est une femme qui n’est pas en bons termes avec la vie, une femme qui a l’impression qu’on ne lui donne pas sa part : histoire de proportionnalité*, problème de comptes ronds et d’ardoise du destin. Or chacun sait que les bons comptes font les bons amis.Betty, est une femme dont le compte ne tombe pas juste.

Le narrateur, looser doté d’une ironie savoureuse, voit bien que ça cloche.

Le problème s’épaissit vraiment à compter du jour où Betty, en voulant faire du rangement, tombe sur le manuscrit de son amant, oublié au fond d’un carton : plusieurs volumes écrits à la main par le narrateur qui avait, une fois terminé son récit, tourné la page de cet épisode où il s’était amusé à jouer l’écrivain.

Mais Betty, elle, ne peut concevoir un tel renoncement à l’orée de la reconnaissance et, persuadée du talent de son homme, se met en tête que l’ouvrage doit être publié : question de vie ou de mort. DE VIE OU DE MORT je vous dis.

« Je savais parfaitement ce qui clochait avec Betty, ce damné roman la clouait sur place, lui ficelait les bras et les jambes. Elle était comme un cheval sauvage qui s’est tranché les jarrets en franchissant une barrière de silex et qui essaie de se relever. Ce qu’elle avait pris pour une prairie ensoleillée n’était en fait qu’un enclos triste et sombre et elle connaissait rien du tout à l’immobilité, elle était pas faite pour ça. Mais elle s’accrochait quand même de toutes ses forces, avec la rage au cœur et chaque jour qui passait se chargeait de lui écraser les doigts ».

La rage de Betty va monter crescendo, au rythme du refus des maisons d’édition qui se succèdent. Mais voilà, Betty va tomber enceinte… Comme dirait l’autre : « jusqu’ici, tout va bien ».

Je n’en dis pas plus ! Si ce n’est que c’est l’histoire d’une femme qui a intégré que les puissants de ce monde ne l’étaient que parce que les autres se tenaient à genoux, et qui tolère très mal de voir son amant accepter d’incarner sans trop de résistance cette servitude volontaire contre laquelle La Boétie nous mettait en garde.

C’est l’histoire d’un couple formé par un homme ayant saisi l’utilité de l’inertie, dont le bon usage permet de retourner au mieux la force des choses contre elles-mêmes, et par une femme rebelle qui préfère s’épuiser dans la résistance plutôt que de céder d’un pouce.

Les inquiétudes exprimées dès les premières pages par le narrateur ne laissent présager rien de bon, mais certainement pas rien de beau. Au contraire : c’est beau à mourir, je vous préviens, dans le genre lecture-clou, on a rarement fait mieux.

Car il est des ratages plus savoureux que certaines gloires. Et le narrateur aura, tout le temps de cette histoire, savouré d’aimer Betty chaque instant, chaque seconde, chaque micro secondes et chaque centimètre de peau de Betty, chaque milligrammes de son âme. Jusqu’au bout. Et encore après.

J’ai quant à moi savouré chaque ligne, chaque page, de ce roman total, humble et poétique dont l’auteur est généralement considéré comme un héritier de la mythique beat generation, car TOUT y est. TOUT j’te dis : fonce.

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* (Tout sentiment d’injustice vient de là, l’absence de proportionnalité, l’impression que la vie, Dieu ou n’importe quoi d’autre ne vous donne pas l’équivalent de tout ce qui vous a été pris par ailleurs (être cher, plaisir, rêves, illusions, et j’en passe).

4 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Aurélie dit :

    Quand je pense que je suis passée à côté de ce livre… enfin, que j’ai failli passer à côté plutôt, puisque grâce à ton article je m’en vais de ce pas l’emprunter à la bibliothèque ! Je te ferai part de mes impressions 🙂 A bientôt !

    Aimé par 1 personne

    1. Soucsouc dit :

      Ah ça me fait bien plaisir que tu files à la bibliothèque après la lecture de ce billet!!! En effet, j’aimerais beaucoup avoir tes impressions, je te souhaite une bonne lecture: moi j’ai ADORE.

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  2. BizBiz dit :

    Après un tel billet on n’a qu’une envie : commencer au plus vite à lire ce livre!
    Merci 😉
    BizBiz

    Aimé par 1 personne

    1. Soucsouc dit :

      Merci BizBiz! Je pense en effet que c’est une lecture immanquable! Tu me diras ce que tu en auras pensé 😉 A bientôt bisous

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