Puisqu’il faut connaître les ténèbres pour comprendre la lumière

©htm.studios

Rien ne s’oppose à la nuit – Delphine DE VIGAN


Et voilà ! Encore un livre qui m’aura fait mal aux dents[1].

C’est d’un bouleversant et lumineux roman dont j’aimerais vous parler aujourd’hui, à commencer par sa couverture dont l’authenticité du souvenir donnait envie.

Cette photographie en noir et blanc, ce petit côté rétro, et puis l’expression de la jeune femme sur la photo.

C’est Lucile sur la couverture du livre. Lucile qui est la mère de l’auteur et cette dernière de commencer ainsi son livre :

« Ma mère était bleue »… en voilà un début ! D’accord mais bleue comment ? Comme une orange? Comme un ciel d’été ? Ou comme un roquefort ?

La mère s’avère rapidement plus proche du fromage que du ciel… même si c’est sûrement là haut qu’elle se trouve puisque le livre s’ouvre sur sa mort. Ce romans débute donc par le décès d’une mère : cette lecture s’annonçait décidément excellente pour le moral…

C’est à ce moment là que je dois vous avouer que je le savais avant de commencer ce livre. Tout le monde le sait : Delphine [2] a écrit un livre sur sa défunte mère et y explique d’ailleurs que cette entreprise relevait plus de la nécessité (obsessionnelle, elle n’en dormait plus) que de l’envie.

Mon second aveu : ce livre se trouvait dans ma bibliothèque depuis le samedi 8 juin 2013 (facile, date de mon anniversaire), ma Sista me l’avait alors gentiment offert [3]  et je l’en remercie encore.

J’ai donc mis le temps: car si j’ai su que je le lirai dès que j’ai entendu son auteur s’exprimer dans l’émission LGL (Comment?! Vous ne regardez pas cette émission! Malheureux!), j’ai aussi su qu’il me faudrait attendre un moment de folie passagère avant d’en commencer la lecture : un de ces moment où, comme par inconscience émotionnelle, tu n’as plus peur que le livre te tue. (Tout ceci est naturellement très sérieux et je vous défends bien d’en rire).

Je suis en effet super sensible aux livres sur les mamans : La promesse de l’aube me fût presque fatale et je n’en suis pas encore tout à fait remise.

Il a tout de même bien fallu que j’entame Rien ne s’oppose à la nuit, car encore plus fort que ma sensibilité et ma pathologique empathie, il existe ma curiosité mon hypocondrie = nécessité de savoir avant de mourir !

J’ai donc débuté cette lecture par une froide nuit de novembre alors que ma sinusite faisait rage et que la sensation d’étouffement due à mes sinus bouchés rendait capital de lire ce livre « LaMaintenantTiSuite ».

Alors, j’vous explique, Delphine a divisé son livre en deux parties :

La première est relative à l’enfance de sa mère, Lucile : au milieu de ses frères et sœurs, la façon dont elle a grandi, son contexte, ses évènements fondateurs et ceux qui ont fendu, très tôt, le bloc dont elle était constituée. La lecture en est exaltante, être plongée au cœur de la vie de cette famille française du 20e siècle, vivant rue de Maubeuge (Paris 9e, 10e) se lit d’une traite, pleine de détails et filant à vive allure, comme la vie.

La seconde partie concerne Lucile à l’âge adulte, alors qu’elle élève ses deux filles, Delphine (l’auteur) et Manon et qu’une psychose maniaco-dépressive lui est irrémédiablement diagnostiquée. Ce volet du roman s’avère plus douloureux que le premier même s’il y puise ses fondements.

Delphine y explique ainsi :

« La douleur de Lucile, ma mère, a fait partie de notre enfance et plus tard de notre vie d’adulte, la douleur de Lucile sans doute nous constitue, ma sœur et moi, mais toute tentative d’explication est vouée à l’échec. L’écriture n’y peut rien, tout au plus me permet-elle de poser les questions et d’interroger la mémoire ». 

Que la douleur des mères constitue leurs enfants, en tout ou partie, est un leitmotiv de la littérature qui a fait couler beaucoup d’encre et sur lequel je ne reviens pas ici.

Toujours est-il que ce projet obsédant de Delphine d’écrire sur sa mère devient aussi le notre. Tout le monde veut écrire un livre sur sa mère. Si. Même Delphine elle le dit :

« Ma mère était morte depuis plusieurs jours {…} Alors j’ai demandé à ses frères et sœurs de me parler d’elle, de me raconter. Je les ai enregistrés, eux et d’autres, qui avaient connu Lucile et la famille joyeuse et dévastée qui est la nôtre {…}

Et puis, comme des dizaines d’auteurs avant moi, j’ai essayé d’écrire ma mère ».

Dès lors, l’un des atouts absolu de ce livre réside dans le fait qu’il soit irrigué de pans entiers relatif au projet d’écriture de l’auteur. Ce qui ne manquera pas d’attirer toute personne un tant soit peu intéressée par le phénomène d’écriture : Comment s’y prendre ? Par où commencer ? Pourquoi le faire ? Comment se faire le témoin d’une vie sans passer à côté ? Comment témoigner sans trahir ? Qu’est ce que la vérité d’un témoignage indissociable de l’affect animant le témoin ?

« Ai-je le droit d’écrire que ma mère et ses frères et sœurs ont tous été, à un moment ou un autre de leur vie (ou toute leur vie) blessés, abîmés, en déséquilibre… Ai-je le droit d’écrire que Georges a été un père nocif, destructeur et humiliant… Ai-je le droit d’écrire que Liane n’a jamais pu ou su faire contrepoids, qu’elle lui a été dévouée comme elle l’était à Dieu, jusqu’au sacrifice des siens… »

S’ensuit normalement à ce moment là de mon billet le blabla habituel du « je n’ai plus lâché le bouquin et en ai dévoré chaque page, c’était super etc. »… « FAUX ! » Comme dirait ce cher Norman qui aime tant faire des vidéos.

Car cette lecture s’est en effet révélée compter parmi ce que j’appelle les « lectures clous ».

J’ai ainsi, c’est vrai, lu ce livre avec fébrilité, car c’est une de ces lectures du dimanche après-midi, qui ne tolère aucune pause ni aucun bruit, une lecture qui nécessite solitude et silence tant sa force d’évocation est puissante.

Mais, telle une pouliche devant l’obstacle, je me suis tout de même arrêtée de lire avant la mise à mort et ne l’ai plus touché pendant 3 jours… Jours durant lesquels m’a manqué un peu d’inconscience.

Cependant c’était trop tard, j’étais déjà trop attachée à Delphine, ses frères et sœurs, aux morts et aux vivants et aux miens pour ne pas enfoncer le clou jusqu’à la lie[4].

Il fallût bien que je m’y remette pour savoir!

Et bien, même si l’issue du roman est dès le départ révélée, Delphine fait tellement bien le boulot que je l’ai découverte, cette fin, et qu’elle m’est tombée sur la tête.

La mère de Delphine meurt et j’en ai le souffle coupé, littéralement, je suffoque (et rien à voir avec la sinusite cette fois).

Ce récit des joies et silences de l’enfance jusqu’à l’atroce nudité dans laquelle nous propulse la folie d’un être cher en passant par ce que c’est qu’être sœurs, est juste bouleversant d’universel.

L’honnêteté teintée de pudeur des mots de Delphine est source d’émotion pure pour le lecteur imprudent que je vous conseille de devenir. Vous ressortira de cette lecture complètement dépouillé, mais l’essentiel se sera érigé (en juste contre partie du clou enfoncé[5]).

Car ce livre est avant tout empreint d’Amour. De l’amour inconditionnel d’une fille pour sa mère. Ça ne s’explique pas, il faut le lire et le vivre. Ça ne se mesure pas, c’est infini.

Delphine a fait très fort.

C’est très beau.

Et ça fait pas du tout du bien.

C’est donc, immanquablement à lire.

Notamment parce que « Vivre sans amis, c’est mourir sans témoins[6] » : or en écrivant ce livre, Delphine se fait le témoin de sa mère dont je suis, en la lisant, devenue l’amie.

Lorsque j’ai réalisé que s’était opérée une telle magie (bah quoi ? Devenir l’ami d’un mort c’est pas de la magie peut-être ?) le souffle qui m’avait été coupé à la lecture est un peu revenu.

Et de vous raconter cette magie, je respire encore un peu mieux.

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(Rien ne s’oppose à la nuit de Delphine de Vigan, aux éditions JC Lattès )


[1] J’ai en effet dû me résoudre au constat suivant : chaque fois que je pleure beaucoup, j’ai ensuite super mal aux dents (!) comme si mes larmes les déminéralisaient #Mystique

[2] DE VIGAN

[3] Merci Sam, tu me paieras le dentiste.

[4] Wé, j’ai inventé ma propre expression, Keskya ?!

[5] Cessez de me prendre pour une demeurée fétichiste des clous…Bien que je puisse vous pardonner dans la mesure où vos sarcasmes d’ignorant viennent certainement de ce que vous ne connaissez pas encore ce concept central de la «lecture clou ». Vous pouvez donc aller lire mon billet sur le sujet ici pour capter, sinon, continuez à patauger si ça vous fait plaisir. Bisou.

[6] Georges HERBERT

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