Éloge de la fatigue

– Refaire surface –


Voilà des mois (un peu plus d’un an pour être précise) que je ne suis pas venue écrire par ici. A mon grand regret. J’ai beaucoup pensé à vous, à cet espace d’écriture libre que j’ai fait mien et à toutes ces choses que je voudrais raconter car partager, c’est prendre soin des autres (le fameux #sharingiscaring) et surtout, parce que c’est être réellement féministe que de partager la réalité de son quotidien en tant que femme d’aujourd’hui : sans fard pour maquiller la réalité.

Alors voilà, la vérité, c’est qu’ici, nous sommes fatigués. Constamment je veux dire. Il nous aura fallu une bonne année pour réussir à intégrer cette donnée à notre quotidien, pour apprendre à conjuguer la vie avec ce paramètre quasi-permanent qui complique un peu les choses, les intensifie aussi.

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Quand on est fatigué, voyez-vous, les sentiments sont décuplés car on n’a pas le temps ni l’énergie de toujours prendre le recul nécessaire. Ça s’applique à n’importe quelle situation :

  • En audience : quand le confrère adverse m’agace, j’ai plus de mal à garder mon calme et à ne pas lui couper la parole (ça ne m’arrivait jamais avant, j’ai toujours été d’un calme olympien !),
  • Le soir: quand tu te rends compte que t’as pas du tout anticipé et que t’as plus du tout de démaquillant → auto-flagellation (« mais c’est pas possible d’être autant à l’arrache ! ») → tu t’énerves (« déjà que je suis fatiguée, si en plus je me démaquille mal = j’aurai la peau fatiguée = j’aurai des boutons = j’aurai l’air encore plus fatiguée = les clients ne voudront plus confier leur affaire à une avocate à la mine de papier chiffonné = ce sera la pauvreté absolue = on va tous finir à la rue = on va tous mourir ! = cercle vicieux de maaarde ! = pleurs ! (#DramaQueen)
  • Chez le Docteur: quand les médecins que tu consultes quasi chaque semaine (car ton bébé enchaîne les otites depuis qu’il est entré à la crèche) te regardent comme une mère hystérico-hypocondriaco-stressée dès que tu poses trois questions d’affilé et qu’ils te répondent vaguement « ne vous inquiétez pas » alors qu’aucune desdites questions n’était : « dois-je m’inquiéter ? » … #Condescendance
  • Au travail: Quand les bailleurs et Confrères qui te sous-louent ton bureau te prennent de court en te chantant « joyeux anniversaire » le jour « J » et que t’es à deux doigts de verser ta larme tellement tu t’y attendais pas ! (Faut prévenir hein, faire des trucs pareils à quelqu’un qui manque autant de sommeil, c’est s’exposer à des réactions émotives incontrôlables !)
  • Quand, au mariage civil de ta copine, tu chiales à la lecture des articles 212 et suivants du code civil… (bon, ok, ça, ça m’arrivait déjà avant la fatigue de la parentalité… !) #émotivitéAlaNoix (@ebouchan : rigole pas, je t’ai vu chialer aussi à la mairie !)

Bref, un bébé (et une vie professionnelle (de libéral) à gérer en parallèle) c’est fatigant. Très fatigant. Parfois trop fatigant (et encore, ici, nous n’avons vraiment pas reçu un bébé « difficile »).

Que les choses soient claires : je vous parle de fatigue HEUREUSE. Mais de FATIGUE quand même.

Une fatigue infiniment douce souvent (tout le monde devrait connaître au moins une fois dans sa vie ce bonheur de s’endormir avec son bébé tout contre soi. C’est divin et on ne voudrait être nulle part ailleurs sur la planète ou dans l’univers. Tout le monde devrait connaître cette impression d’être né pour cet instant-là. Tout le monde devrait connaître la félicité qui naît de deux petits bras potelés venant se refermer autour de votre cou pour un câlin contre lequel on n’échangerait pas tout l’or du monde)…

Mais aussi parfois une fatigue dure. Très dure.

Enfin : Douce ou dure, la fatigue est la fatigue.

Alors, je tenais à rédiger ce billet pour mes ami(e)s jeunes parents subissant souvent cette fatigue ayant parfois l’amertume à laquelle doit beaucoup ressembler le goût du découragement.

Je voulais leur dire : TENEZ BON ! (Puis vous n’avez pas vraiment le choix non plus hein ! ahah)

Je voulais vous dire, les copines, que cette fatigue là nous honore. Je voulais vous dire que oui : elle nous rend très vulnérables mais que les jours passent et qu’en dépit d’elle, présente en permanence à nos côtés qui nous menace chaque fois de dépasser notre limite, nous tenons. C’est un fait, nous sommes encore là et ce qui ne tue pas rend plus fort #PokeNietzsche

Le temps passe, la fatigue s’installe mais je la maîtrise désormais. Parfois même, je la toise et parviens carrément à la dominer. C’est moi qui vaincrai au final : je n’ai plus de doutes là-dessus aujourd’hui. Mon meilleur allié : mon bébé. Il grandit de jour en jour et la fatigue, elle diminue au gré des dents qui sortent et des nuits qui s’apaisent, au gré des plannings (pro, domestique, social etc.) que j’ai appris à adapter à mes besoins et non l’inverse.

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Les copines : C’est un fait qu’en vrai, nous sommes invincibles ! J’ai tellement confiance en nous ! Car c’est la plus belle mission du monde qui nous est confiée… or aucun trésor n’est fourni sans son lot d’épreuves n’est-ce pas ? Et notre épreuve actuelle à nous, en tant que jeunes parents, c’est généralement cette fatigue. Elle est dure mais elle est belle. Et j’en suis fière. Vraiment. Mes cernes : mon honneur ! Le nôtre.

Nous rencontrerons encore bien des épreuves je présume, mais faisons un jour après l’autre : c’est déjà beaucoup. Sachons nous féliciter de ce que nous avons accompli au soir de chaque longue journée. Sachons nous ressourcer dans un sourire, un éclat de rire, un câlin pour chaque lendemain.

Je termine sur un texte de Robert Lamoureux (#génie) dont je me suis beaucoup nourrie depuis un an et que j’ai découvert grâce à ma copine de « Maternoblog » (blog que je conseille à tout jeune parent : une mine d’or).

Il FALLAIT vous le partager s’il vous était inconnu.

Encore une fois la littérature a tout dit.


Vous me dites, Monsieur, que j’ai mauvaise mine,
Qu’avec cette vie que je mène, je me ruine,
Que l’on ne gagne rien à trop se prodiguer,
Vous me dites enfin que je suis fatigué.

Oui je suis fatigué, Monsieur, mais je m’en flatte.
J’ai tout de fatigué, la voix, le cœur, la rate,
Je m’endors épuisé, je me réveille las,
Mais grâce à Dieu, Monsieur, je ne m’en soucie pas.
Ou quand je m’en soucie, je me ridiculise.
La fatigue souvent n’est qu’une vantardise.
On n’est jamais aussi fatigué qu’on le croit !
Et quand cela serait, n’en a-t-on pas le droit ?

Je ne vous parle pas des tristes lassitudes,
Qu’on a lorsque le corps harassé d’habitude,
N’a plus pour se mouvoir que de pâles raisons…
Lorsqu’on a fait de soi son unique horizon…
Lorsqu’on a rien à perdre, à vaincre, ou à défendre…
Cette fatigue-là est mauvaise à entendre ;
Elle fait le front lourd, l’œil morne, le dos rond.
Et vous donne l’aspect d’un vivant moribond…

Mais se sentir plier sous le poids formidable
Des vies dont un beau jour on s’est fait responsable,
Savoir qu’on a des joies ou des pleurs dans ses mains,
Savoir qu’on est l’outil, qu’on est le lendemain,
Savoir qu’on est le chef, savoir qu’on est la source,
Aider une existence à continuer sa course,
Et pour cela se battre à s’en user le cœur…
Cette fatigue-là, Monsieur, c’est du bonheur.

Et sûr qu’à chaque pas, à chaque assaut qu’on livre,
On va aider un être à vivre ou à survivre ;
Et sûr qu’on est le port et la route et le gué,
Où prendrait-on le droit d’être trop fatigué ?
Ceux qui font de leur vie une belle aventure,
Marquent chaque victoire, en creux, sur la figure,
Et quand le malheur vient y mettre un creux de plus
Parmi tant d’autres creux il passe inaperçu.

La fatigue, Monsieur, c’est un prix toujours juste,
C’est le prix d’une journée d’efforts et de lutte.
C’est le prix d’un labeur, d’un mur ou d’un exploit,
Non pas le prix qu’on paie, mais celui qu’on reçoit.
C’est le prix d’un travail, d’une journée remplie,
C’est la preuve, Monsieur, qu’on vit avec la vie.

Quand je rentre la nuit et que ma maison dort,
J’écoute mes sommeils, et là, je me sens fort ;
Je me sens tout gonflé de mon humble souffrance,
Et ma fatigue alors est une récompense.

Et vous me conseillez d’aller me reposer !
Mais si j’acceptais là, ce que vous proposez,
Si je m’abandonnais à votre douce intrigue…
Mais je mourrais, Monsieur, tristement… de fatigue.

Robert Lamoureux

 

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